Strict Standards: Only variables should be passed by reference in /homepages/2/d179225619/htdocs/config/ecran_securite.php on line 252
Asperger et Autisme : deux extrèmes d'une problématique - Les (...) - AFG

Accueil > AUTISME > Asperger et Autisme > Asperger et Autisme : deux extrèmes d’une problématique - Les (...)

Asperger et Autisme : deux extrèmes d’une problématique - Les métamorphoses de la mémoire : des chiffres et des êtres

vendredi 18 juillet 2008 , par AFG Webmaster

Un article du journal LE MONDE du 17 juillet 2008, nous donne une des deux extrémités du spectre autistique que chacun ne doit pas confondre avec l’autre extrémité, celle des personnes autistes les plus handicapées. Ces dernières malheureusement ne bénéficient pas de la médiatisation des plateaux de télévision, de par des compétences extraordinaires. Bien au contraire, elles restent dans la frange des exclus parmi les exclus dont on ne parle, ou peu, qui pourtant sont au nombre d’environ 100 000.

Pour bien comprendre toute la différence, cet article est intéressant mais ces cas sont rares, et leurs difficultés ne sont pas à comparer en termes de handicap, avec les personnes touchées par un autisme sévère, souvent non verbales, et très dépendantes. Pour autant leur mode de fonctionnement nous permet de mieux comprendre le mode de fonctionnement des personnes avec un autisme sévère. L’autisme n’a pas d’origine psychologique, mais est bien un handicap lié au mode de fonctionnement du cerveau de ces personnes, aux problèmes de communication, pour lesquels des rééducations sont possibles, et ceci le plus tôt possible pour atténuer la lourdeur du handicap. Ce sont donc des réponses différenciées que la société et chacun de ses acteurs doit leur apporter.

"La racine treizième de 3 893 458 979 352 680 277 349 663 255 651 930 553 265 700 608 215 449 817 188 566 054 427 172 046 103 952 232 604 799 107 453 543 533 ? Elémentaire : 45 792 573. Alexis Lemaire a trouvé la réponse en 3,625 secondes, un jour de 2004. Dans la tête de ce jeune homme timide de 28 ans, elle s’est affichée presque immédiatement : "J’ai fait un calcul, une combinaison, et je l’ai instantanément sortie."

Il parvient aussi à calculer mentalement la racine treizième d’un nombre de 200 chiffres, mais c’est infiniment plus difficile. Son record est de 70,2 secondes.

L’algorithme qu’il utilise reste son secret, jalousement gardé. Mais le calcul n’est qu’un des ingrédients de cette prouesse. Il faut aussi une mémoire prodigieuse, voire plusieurs systèmes mnésiques hors du commun fonctionnant en parallèle : la capacité de reconnaître, sans délai, dans les nombres proposés par l’ordinateur, des éléments connus, et celle de manipuler "de tête" de grands nombres, pendant plusieurs dizaines de secondes, afin d’aboutir au résultat final. Pour Alexis Lemaire, tout cela est - presque - naturel. Son monde intérieur est peuplé de chiffres. Un univers qui n’est en rien aride, abstrait, désincarné.

Le jeune Français s’inscrit dans la lignée des calculateurs prodiges qui, dès le XIXe siècle, ont fasciné les psychologues. Alfred Binet, l’inventeur des tests d’intelligence, a ainsi consacré un ouvrage entier en 1894 à deux grands calculateurs de son temps, Inaudi et Diamandi, dotés d’une mémoire faramineuse.

Plus près de nous, le psychologue russe Alexandre Luria a décortiqué l’intellect du mnémoniste Veniamin (1886-1958). Lui ne calculait pas. Il se contentait de mémoriser des tableaux de 200 chiffres, de 25 lignes de 7 lettres, ou de mots, qu’il pouvait restituer quinze ans plus tard. Veniamin était synesthète : pour lui, chiffres, lettres, mots et objets avaient des formes, des couleurs, voire des sons et des textures particuliers. Sa mémoire n’était cependant pas infaillible. Si on lui demandait de se souvenir seulement des noms d’oiseaux ou de liquides dans une liste qu’il avait mémorisée, il était incapable de reconstituer les deux catégories.

"On pourrait avancer l’hypothèse que, chez Veniamin, les mémoires visuelles, imagée et visuospatiale étaient hypertrophiées au détriment de la mémoire sémantique", estime le psychologue expérimental Alain Lieury (Rennes-II). Ainsi, Veniamin avait le plus grand mal à comprendre les expressions imagées, et passait pour lent d’esprit hors de ses exploits mnésiques.

Une caractéristique partagée avec Kim Peek, le lointain "modèle" du héros du film Rain Man. Né en 1951, il souffre de plusieurs malformations cérébrales, dont l’absence de corps calleux, qui fait le lien entre les deux hémisphères. "C’est un peu comme s’il disposait de deux cerveaux indépendants", avance Alain Lieury. Kim Peek peut absorber un livre en quelques minutes et se souvenir, des années après, de détails tels que le nom de l’opérateur de radio russe dans le livre Octobre rouge. Il connaît tous les codes postaux des villes américaines et peut reconnaître à l’oreille des centaines de compositions classiques.

Autre "phénomène", Daniel Tammet conjugue plusieurs talents. Né, comme l’indique son autobiographie, "un jour bleu" de 1979, ce Britannique a été capable de réciter par coeur 22 514 décimales du nombre pi après trois mois d’entraînement. Diagnostiqué comme atteint de la maladie d’Asperger, une forme légère d’autisme, lui aussi est synesthète. En plus de formes et de couleurs, les chiffres sont dotés pour lui de caractères particuliers : le 9 est "intimidant".

Les 10 000 premiers entiers ont ainsi une personnalité propre. Si on lui demande d’en multiplier deux, il se les représente l’un à côté de l’autre, et la solution apparaît entre eux, sans effort conscient de sa part. Ses dons s’étendent au royaume des mots : il maîtrise une dizaine de langues, dont l’islandais, appris en moins d’une semaine. "La ligne entre un profond talent et une profonde infirmité, estime-t-il dans un documentaire, est très fine."

Il est exceptionnel de vivre normalement avec une mémoire aussi envahissante. Kim Peek a besoin de l’assistance constante de son père. Certains hypermnésiques ne peuvent se débarrasser d’obsessions lancinantes, comme l’Américaine Jill Price, hantée par chaque détail de sa vie depuis l’âge de 14 ans. Les psychologues la décrivent comme "distinguant chaque arbre sans voir la forêt". Ce syndrome est plus qu’encombrant : le souvenir d’une dispute vécue il y a un quart de siècle est toujours aussi vif, blessant. Son tourment rejoint celui du héros d’une nouvelle de Jorge Luis Borges, Funes, qui compare sa mémoire "à un tas d’ordures". Pour éviter de nourrir sa voracité insondable, il s’enferme dans une chambre aux murs blancs.

Comment expliquer ces mémoires prodigieuses, rencontrées aussi chez les musiciens (Mozart transcrivant de tête le Miserere d’Allegri) ou les champions d’échecs ? La synesthésie offre une piste ténue, "les synesthètes ont un petit avantage par rapport à la moyenne dans des tâches de mémorisation de bas niveau, note Edward Hubbard (Inserm-CEA). Dans le cas de Veniamin et Tammet, il est clair qu’elle joue un rôle." Mais celui-ci - câblage cérébral différent, recouvrement d’aires du cortex habituellement dissociées ? - reste encore flou.

Le Prix Nobel de médecine américain Eric Kandel avance l’hypothèse génétique. Deux molécules antagonistes modulent la régulation de la mémoire à long terme. La protéine CREB-1 facilite l’apprentissage, tandis que CREB-2 l’inhibe. Ce système vise sans doute à "s’assurer que seules les expériences importantes et utiles pour la vie soient retenues", avance-t-il. Les personnes dotées d’une mémoire exceptionnelle souffriraient-elles d’une altération génétique de CREB-2 ?

"Les protéines CREB peuvent jouer un rôle, estime le neurobiologiste Serge Laroche (CNRS-Paris-Sud). Mais elles ne sont pas les seules : l’équipe d’Isabelle Mansuy à Zurich a identifié une enzyme - une phosphatase - qui, lorsqu’elle est moins active, améliore les capacités de mémorisation des animaux." L’activité de ces diverses protéines n’a pas été testée chez l’homme, encore moins chez les hypermnésiques...

Alexis Lemaire - qui n’a jamais offert son cerveau à la curiosité des scientifiques - n’aime guère voir les calculateurs assimilés à des idiots savants : "Déduire le jour de la semaine d’une date du calendrier est à la portée des gens normaux, tout comme mémoriser un livre comme la Bible ou le Coran. Si les autistes ont un "avantage" en termes de mémoire spécialisée, c’est d’être coupés d’autres intérêts pour se consacrer à une obsession particulière."

Il admet cependant ne pas être comme tout le monde. Pour lui, tout commence vers l’âge de 8 ans, lorsque, par jeu, il s’intéresse à une calculatrice. La petite Casio devient la meilleure amie de ce fils unique, qui se souvient avoir plus appris par lui-même qu’à l’école. "Sur une calculatrice, on découvre que des opérations apparemment interdites, comme soustraire trois de deux, sont possibles. On en déduit des lois, on apprend à généraliser, ce qui conduit à mémoriser beaucoup plus de données."

Le jeune homme analyse parfaitement les ressorts de sa "libido sciendi", son "désir de savoir", qui l’a parfois mis en porte-à-faux à l’école : "J’avais des intérêts gratuits, comme lire des livres de physique alors que ce n’était pas au programme, dit-il. J’échappais un peu au conditionnement scolaire, pour une autre forme de conditionnement, qui était aussi valorisant en soi." Presque un besoin physiologique, "comme quelqu’un qui mange".

Cet intérêt gratuit prend un tour plus compétitif en 2000. "J’ai commencé à établir des records, sans que ce soit rendu public autrement que sur Internet." Mais, en 2004, un Allemand, Gert Mittring, lui reprend celui du calcul de la racine treizième d’un nombre de 100 chiffres. La riposte d’Alexis est implacable. Désormais, il semble sans rival dans cette discipline. Concrètement, comment fait-il ? "Cela dépend de l’utilisation que l’on veut faire de ces chiffres, répond Alexis Lemaire. S’il s’agit de faire des calculs, on n’a pas intérêt à les transformer en objets bizarres, comme des couleurs ou des objets. Multiplier une chaise par un marteau donne une voiture : comment faire ce type de conversion ?" Contrairement à Daniel Tammet, il préfère alors trouver des relations mathématiques "qui ne perturbent pas les chiffres".

Mais il lui arrive aussi d’avoir recours à des combinaisons d’objets. "On peut s’amuser à créer des choses virtuelles. C’est d’ailleurs pour cela que les gens prennent plaisir à mémoriser", note-t-il. Il construit des cartes mentales, établit des relations topologiques, met en scène une galerie de personnages (une centaine). Le but : se raconter des histoires pour retenir les nombres en situation. Ces mnémotechniques sont bien connues, parfois depuis l’Antiquité : le Grec Simonide est crédité de l’invention de la méthode des lieux, particulièrement efficace, qui consiste à transformer en images les éléments que l’on doit mémoriser et à les placer sur un itinéraire que l’on parcourt mentalement.

Alexis Lemaire pratique aussi un conditionnement émotionnel, liant physique et mental. "J’ai constaté que sous certains états d’excitation, de surchauffe, mes capacités de calcul étaient améliorées, témoigne-t-il. Augmentation du rythme cardiaque, pression dans la poitrine : comme dans un effort sportif."

Pour l’heure, il se concentre sur ses recherches en intelligence artificielle à l’université de Reims et à son travail dans une société de traduction automatique du langage. Son ambition : se mettre dans la tête de l’ordinateur, lui apprendre à "calculer" des phrases, c’est-à-dire à respecter des règles. Ainsi se construit la légende d’Alexis Lemaire, "computeur" à la frontière entre l’homme et la machine, avec ce passeport : "Pour l’ordinateur, les objets sont des chiffres. Pour un humain, les chiffres sont des objets."

Hervé Morin